Mosaï ... cultures

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Bruno Gadrat - 990126mosaiculture.html - bulletin_AAPQ

La mosaïculture, comme son nom l'indique, est un art horticole apparenté à la mosaïque. Ce serait cependant un peu rapide de s'arrêter là. À bien y réfléchir, les nouvelles mosaïcultures 2D-3D qui vont orner Montréal pour le nouveau siècle ne gardent que peu de trace de la mosaïque. Elles sont plutôt une fusion lente et irrésistible de tous les grands genres horticoles qui ont orné les jardins depuis des siècles. Elles sont aussi une opportunité importante de renouvellement de nos décorations végétales.

La mosaïque est un assemblage de petits morceaux colorés pris dans le ciment. Rien d'extraordinaire à cela? Bien au contraire. C'est certainement l'indication la plus fondamentale de notre savoir-faire qui nous est révélée.

Tout d'abord le ciment qui colle les pièces. Nul doute que la terre ou l'herbe jouent ce rôle vis-à-vis des fleurs et des plantes que nous assemblons pour former les surfaces colorées de nos jardins. La couleur du ciment de la mosaïque est souvent grise pour être neutre dans le motif formé. S'il passe au noir, il fait briller les tesselles (1) qui deviennent éclatantes. Il tient alors le rôle du plomb dans le vitrail. S'il s'éclaircit pour devenir blanc, il délave les couleurs qui s'envahissent les unes les autres et les rend crémeuses, douces, imprégnées de l'ambiance colorée. Pour nous, le "ciment" est teinté. L'ensemble de la couleur de la composition est décalé par le vert des feuilles ou le brun de la terre qui forment le fond sous les fleurs.

Le "ciment" forme un filet qui attrape et unifie l'ensemble des éléments qu'il retient. Ce maillage forme aussi un dessin qui devient signifiant par les lignes qui s'en dégagent. Droites, rayures, cercles, spirales accompagnent ou contrarient les formes du motif qui se laisse caresser ou devient rugueux au regard.

La mosaïque, c'est aussi l'art d'assembler des couleurs par petits morceaux pour créer une impression colorée souvent bien différente des éléments qui servent à la constituer. Ces couleurs de la fusion, imaginées par notre cerveau, changent avec la distance d'observation.

En 1839, Chevreul classe les couleurs dans une demi-sphère, les couleurs pures du spectre électromagnétique sont complétées de pourpres issus de mélanges. Elles sont disposées sur les rayons du cercle de base et leur distance au centre est déterminée par leur degré de clarté. Les bases de la colorimétrie sont mises en place par Helmholz (physicien et physiologiste) peu après.

C'est sur ces bases que nous pouvons aujourd'hui prédire sans hésiter, la disparition des petites fleurs magenta dans le vert du feuillage dès que notre oeil est un peu trop loin de la plante. Et inversement leurs apparitions subites, émergeant du néant lorsqu'on s'approche d'elles. La complémentarité des couleurs n'a plus de secret, pas plus que la génération des couleurs intermédiaires entre deux autres par divers types de mélange(2).

Ces effets des couleurs étaient sans nul doute connus des mosaïstes romains qui mélangeaient des pièces bleues et jaunes pour griser le dessin et obtenaient de nombreuses teintes intermédiaires par le savant dosage des diverses pièces colorées en leur possession. Les petites plantes sont nombreuses et diverses. Le jardin devrait donc tout naturellement être le lieu principal d'utilisation des techniques de la mosaïque. Pourtant, ce ne sont pas les jardiniers ni les architectes de paysage qui sont à notre époque les utilisateurs principaux de cette connaissance particulière de la couleur fusionnée par partie.

La période pointilliste en peinture, qui a mis à l'honneur les principes fondamentaux de la mosaïque, semble très loin de la nouveauté. C'est plutôt devenu une culture acquise, évidente, intégrée. Il faut chercher ailleurs. De nos jours, les rois du pixel sont les médias. L'imprimerie maîtrise la recomposition colorée par la quadrichromie. Cette technique n'est autre qu'une mosaïque minuscule que l'on découvre avec une loupe. Elle utilise les six teintes produites par trois encres (jaune, cyan et magenta) auxquelles le noir vient donner du relief. La télévision en couleurs, universellement répandue, affichait sur ses premiers appareils trois petits traits rouge, vert et bleu. Un hommage aux trois couleurs qui lui permettent la recomposition de toutes les autres. Aujourd'hui les lettres RVB sont là pour nous le rappeler sur les cordons de raccordement de nos divers appareils vidéo. La mosaïque a envahi notre vie quotidienne mais elle est rare dans nos jardins. Le jardin se soucie peu de l'actualité, il rêve un monde meilleur. Pour mieux inventer cet avenir, il nous faut toutefois jeter un regard sur le passé. La mosaïculture a été très utilisée au 18e siècle dans les jardins classiques. Le terme mosaïculture est d'origine savante au 19e siècle. Serait-ce le signe irrémédiable de son agonie? En serions nous lassés? N'aurait-elle plus rien à dire ni d'effets à produire?

Au mieux de cet art, les mosaïcultures étaient de trois types: mosaïques de plantes, florale et mixte. Dans la mosaïque de plantes, c'étaient les couleurs du feuillage qui formaient le motif du dessin. Son grand intérêt est de former le motif pour l'ensemble de la saison et parfois plus. Tonte et cisèlement sont requis pour maintenir le feuillage bien en place. Elle ne peut toutefois pas rivaliser en diversité et vivacité des couleurs possibles de la mosaïque de fleurs. Celle-ci nécessite le renouvellement des plantes fleuries au cours de la saison. Elle est la marque de la haute qualité et du prestige voulu par le propriétaire. Son manque d'entretien provoque une dégradation rapide du dessin. En contrepartie, la richesse des coloris se renforce d'un regard survalorisé pour les fleurs. La mosaïque mixte combine les avantages des deux. Pérennité du dessin structuré par les feuillages et coloris exceptionnels des fleurs sans que l'absence de celles-ci ne détruisent la composition.

La mosaïculture florale est aujourd'hui très rare. Son coût élevé n'est pas la seule cause de cette désaffection. Les plantes à fleurs du 18e siècle avaient un feuillage très visible. Les fleurs étaient donc parsemées sur le feuillage. Elles faisaient automatiquement des effets de mosaïque, incitant ainsi les jardiniers à pratiquer cet art. Avec l'exploration des divers continents, la flore possible à cultiver dans les jardins s'est enrichie de nombreuses plantes aux floraisons exubérantes et aux feuillages vivement colorés. La couleur des parterres pouvait ainsi être constituée sans une interférence constante des feuilles vertes. Les couleurs pouvaient s'étaler en couches homogènes (ou presque). L'absence de l'effet mosaïque ne pouvait pas lutter contre la force et la facilité de l'aplat coloré. La forme prenait le pas sur la couleur dans l'ensemble des divers parterres du jardin. La mosaïque n'a pas échappé à cette tendance. Les aplats colorés sont maintenant usuels dans ce que nous continuons d'appeler des mosaïques. Mais ce n'est pas tout. D'autres formes de l'art des jardins se sont introduites dans les mosaïcultures. La broderie est certainement la plus anciennement intégrée. Son fil mince et précieux court sur la surface en dessinant au passage une tige, un fleuron ou n'importe quel autre motif.

Traditionnellement la mosaïque était dessinée sur des plans inclinés. Elle accède désormais à la troisième dimension, empruntant ainsi à la sculpture et ses deux équivalences du jardin que sont les treillages et les topiaires. Elle apporte aux volumes de ces derniers la variation colorée des motifs de fleurs et de feuilles. Le vase réalisé à Montréal en 1998, mosaïque mixte 3D, me semble très représentatif de cette fusion des genres. Le "ciment" et les compositions partitives des couleurs ne sont plus utilisés. En revanche les motifs de broderie sont nettement visible dans des tracés qui ont pris de l'épaisseur au point de ne laisser que peu de place aux aplats colorés. Les bégonias laissent de côté leurs qualités florales pour montrer leurs feuillages.

Vase, Montréal Été 1998.

La mosaïculture ne peut se passer d'un excellent savoir-faire horticole. Du temps où elle gisait à plat sur le sol, l'entretien de la qualité du sol, de l'arrosage et du maintien des dimensions des plantes par la taille et le cisèlement était déjà réservé aux meilleurs jardiniers. Avec la troisième dimension, la gestion de l'eau devient vraiment beaucoup plus complexe. Le volume provoque une tendance à l'accumulation dans les parties basses et au dessèchement dans les parties fines de la forme. La gestion du sol, outre son poids, génère plus de problèmes liés au rapport eau/air qu'à l'alimentation des plantes. Celle-ci est de nos jours beaucoup mieux connue que par le passé. Ce qui est vraiment nouveau pour l'horticulture, et à ajouter aux autres contraintes, c'est de faire pousser les plantes de façon homogène dans des orientations variées, vers le haut, vers le bas, à l'ombre et au soleil.

Ce défit de compétences dans de multiples domaines n'est que la situation présente. Nous n'avons pas encore envisagé le moindre avenir. C'est pourtant le moment. Les mosaïcultures ont toujours privilégié la forme et le symbole comme mode d'expression. La mosaïque de Cap Rouge en est un bon exemple. Au pied d'un viaduc, le paysage immédiat est représenté par des formes simplifiées. Le train pourrait être n'importe quel train, le croisillon de Santolina n'importe quel viaduc et le bleu n'importe quelle eau courante accompagnée d'une végétation par bande. Mais cet assemblage particulier procure le sens de la phrase que nous mettons immédiatement en rapport avec le contexte réel. La forme, la netteté du trait, la simplicité de la surface ont pris le pas sur l'interférence, la continuité et la complexité. La mosaïque des Escoumins est un essai qui mérite le coup d'oeil. Chacun sait que les Bélugas du Saint-Laurent sont une richesse naturelle observable aux Escoumins. La mosaïque est ici ondulée par les Alyssum maritimum blanc et bleu qui ont poussé à leurs guises. Le dessin est devenu flou. L'oeil ne peut plus suivre la forme, il saute, croit voir la tête, cherche à se conforter en allant voir la queue, repart vers la tête. La forme de la petite baleine blanche est très approximative, bosselée par les vaguelettes qui font onduler la surface de l'eau. C'est l'expérience sensible du fleuve par petit vent qui est ici présente. Pouvons nous pour le prochain siècle inventer un monde équilibré entre le voir et le savoir? Les bases de la composition par tesselles le permettent certainement, les plantes aussi. Encore nous faudra-t-il redécouvrir des stratégies comme par exemple l'utilisation des objets composites(3) ou la diffusion de l'erreur(4). Il nous faudra bien sûr en inventer d'autres, mais c'est ce qui fait l'intérêt de notre métier. Les nouvelles mosaïques en sont l'occasion.

 

 

Bélouga, Escoumins Été 1996
Viaduc, Cap Rouge Été 1998

Bruno GADRAT


Notes


Quelques ouvrages utiles:


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