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Forme et plantes

Bruno Gadrat - février 2000 - rev 07/02/2000
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Peut-on imaginer un jardin sans formes ? La question semble inconvenante car notre rôle d'architecte paysagiste est d'inventer des jardins qui seront réalisés, donc mis en forme. D'autre part les idées les plus opposées au carcan de la forme, comme le Zen, ont produit des jardins dessinés avec un soin extrême(1). La majorité des jardins comportent des plantations dans une proportion importante du volume du jardin. La maîtrise de la forme du végétal devrait par conséquent être essentielle. Pourtant une grande variation entre les formes du projet végétal et celles de l'aménagement réalisé est souvent acceptée comme normale. D'où vient cette tolérance à la déformation et comment peut-on la réduire pour mieux maîtriser notre œuvre végétale ?

Ce ne sont pas les descriptions des formes du végétal qui manquent. Les botanistes ont décrit les feuilles, les tiges, les bourgeons, mais d'abord et avant tout les fleurs qui sont à la base de leur classification. Les forestiers ont décrit les troncs et leurs écorces. Les phytosociologues ont décrit les groupements végétaux; les biologistes sont particulièrement intéressés par les types biologiques et les phases successives de développement. Les horticulteurs, soucieux de productivité, ont normalisé des catégories de formes dans leurs pépinières. Les concepteurs et chroniqueurs de jardins on ajouté quelques formes de groupement de plantations typiques de divers styles. Les mathématiciens ont inventé la géométrie fractale et les algorithmes de développement pour mieux décrire les formes de la nature(2). Sans que cela vienne clore une liste déjà très longue, tout un chacun, si on lui demande de dessiner un arbre, tracera sa forme par un cercle plus ou moins déformé (le feuillage) coiffant deux traits verticaux (le tronc).

La représentation des plantes prend donc des formes multiples, spécifiques à chaque groupe d'utilisateurs. Si nous ne savons pas représenter la forme de la plante, notre client ne nous laissera pas faire le jardin. C'est pour lui un signe indiscutable de notre connaissance du végétal. -- Le piège est tendu. -- Avez-vous cru un instant que notre travail pouvait s'assimiler à ces efforts de représentation de la forme des plantes ? Probablement puisque c'est le sentiment général signifié par la demande. L'erreur n'est pas dans notre obligation à savoir représenter du végétal, c'est en effet une nécessité pour pouvoir travailler, une réponse logique et directe à la demande.
L'erreur est dans la formulation de la question. Celle-ci se trompe de sujet. Notre mission fondamentale n'est pas de représenter le végétal mais de faire un jardin, c'est-à-dire représenter un monde meilleur. Le végétal est la représentation et non pas le sujet de celle-ci.

Nous voici donc sur une meilleure piste pour décrire la forme du végétal aux fins de projet. Les linguistes, sémiologues, psychologues et physiologues ont défriché pour nous des chemins qu'il nous faut maintenant explorer.

La forme naturelle de la plante résulte de la potentialité biogénétique de la plante contrôlée par son milieu écologique. Avez-vous remarqué que les arbres "urbains" dans les jardins, les rues ou les fermes n'ont ni leurs formes ni leurs dimensions naturelles. Les raisons du phénomène sont à chercher dans nos systèmes d'apprentissage de la représentation. Notre connaissance des plantes pour faire des jardins passe par les six mêmes étapes que celles de l'apprentissage du dessin(3): stade du griffonnage, des symboles, des histoires, du paysage, de la complexité et du réalisme. Les étapes suivantes sont si exceptionnelles qu'on les négligera pour l'instant. À la différence de l'apprentissage du dessin qui se fait pendant l'enfance, l'apprentissage de la représentation par les plantes se fait à l'âge adulte lorsqu'on possède son propre jardin. De plus, la représentation est différée; il faut que les plantes se développent.

Avez-vous remarqué avec quelle délectation nous nous apercevons de notre capacité à faire pousser une plante. Au stade du griffonnage, nous remplissons le jardin d'essais de la matière première qu'est la plante. Notre frénésie de plantation se caractérise à la fois par le remplissage de tout l'espace disponible, mais aussi par une densité des plantations qui n'a pas de rapport avec la dimension que vont prendre les plantes. Celles qui se sèment facilement comme les Alcea rosea (rose trémière) ou les Cosmos bipinnatus envahissent alors le jardin. À ce stade, le nombre de Petunias, Tagetes et Impatiens n'est limité que par notre budget ou notre temps disponible pour la plantation. Toutes les plantes, arbres, arbustes, fines herbes sont essayés. Loin d'être un enfantillage, le griffonnage est essentiel à la connaissance sensible des plantes; il permet d'en voir les différentes densités, superpositions et matières obtenues en fonction des supports utilisés.

Après avoir saturé notre jardin de plantes, nous les utilisons pour représenter un élément du monde environnant: c'est le stade des symboles. Nous avions déjà expérimenté ce procédé dans notre enfance en réalisant quelques plantations dans le jardin de notre père ou d'un oncle. Mais cette intrusion dans la représentation de quelqu'un d'autre restait alors fortement contrainte par le propriétaire du jardin. L'arbre que nous plantons devant notre porte représente celui dans lequel nous grimpions étant enfant ou notre enfant ou une fête de Noël; il nous suffit de le dire. Chaque nouvelle plantation est l'occasion d'une association que son auteur est souvent le seul à connaître. La même espèce de plante peut représenter n'importe quoi. Une très légère variation dans la longueur ou l'orientation des branches sera suffisante pour accréditer l'authenticité de nos dires.
Certains symboles seront partagés par un grand nombre de personnes. Un Pelargonium (géranium) dans la cuisine, c'est la nature chez soi. Au Québec, un Acer et un Iris risquent de nous entraîner dans une discussion politique. Le symbole végétal est souvent arbitraire mais parfois appuyé sur une expérience réellement vécue par un grand nombre. La métonymie végétale (métophytie ?) est alors souvent utilisée. Un Betula papyrifera devant la porte suffit pour nous évoquer la forêt proche dont il est l'élément le plus facilement identifiable. Un Acer saccharum nous dira l'érablière. À ce stade, la forme des plantes n'est pas essentielle; en revanche certaines parties de la forme peuvent l'être. Un tronc droit et haut fait partie du monde symbolique du forestier et doit donc être coupé dès qu'on peut en faire des planches ou des poutres.
La principale confusion est introduite à ce stade. Certains individus végétaux sont taillés pour exprimer leur nature à un niveau plus général par exemple "arbre" ou "buisson". La forme symbolique de la plante est alors utilisée. Elle est à la fois un signe qui nous permet de la reconnaître et un moteur important pour la transformer en ce qu'elle doit être pour correspondre à ce que nous pensons d'elle(4).
La variabilité de la forme naturelle des plantes est une entrave à la reconnaissance du signe à identifier. La forme de la plante doit donc être tracée avec plus de soin. Tailler la plante est l'écriture logique de cette lecture de la forme. Force nous est de constater que la plupart des arbres existants relèvent actuellement de cette forme d'écriture verbale des aménagements plantés.
Les buissons en boules plus ou moins ovoïdes, les arbres sur leurs tiges, les conifères en cônes. Tous les symboles ont des dimensions réelles a priori similaires et qui peuvent être vus en un seul coup d'œil, donc assez petits.

Vient ensuite le stade des histoires. La combinaison des symboles et aussi les ajustements qui leur sont apportés permettent de raconter des histoires. Le Betula papyrifera est taillé très régulièrement pour dire que notre monde est simple, net et que nous le maîtrisons parfaitement. Est-il petit ? dominé par les Paeonia et Hosta de notre grand-mère ? Dans ces ensembles symboliques, les déformations et les exagérations deviennent les clefs de la lecture. Elles nous fournissent l'importance relative des symboles. À ce stade, c'est la situation du moment et les problèmes qui sont écrits. Le contexte n'a pas vraiment d'importance. On repère les histoires par des petits regroupements de plantes qui s'individualisent localement sans faire un tout à l'échelle du jardin. A ce stade, le jardin est instable. Les plantes sont déplacées, remplacées, entretenues de façons différentes d'une plante ou d'une année à l'autre pour s'actualiser. Les arbres gardent les traces des énoncés successifs dans les discontinuités de leurs branches. Les soins aux arbres après la tempête de verglas de 1998 et sans suite depuis relèvent de ce stade.

Au stade du paysage, le jardinier délaisse l'action des histoires séparées et factuelles pour représenter son monde dans sa globalité. La représentation forme alors un tout, personnel, équilibré, assez stable. Chaque symbole végétal trouve sa place dans un ensemble plus vaste. La maison, la voiture ou les plantes des voisins interviennent dans la composition. Le monde représenté est complet et se situe par rapport aux autres par emprunt ou opposition. Ces compositions végétales se repèrent principalement par l'équilibre de l'ensemble et l'impression nette que l'on n'est pas chez soi, mais bien chez le propriétaire du jardin. Si le monde représenté est dans la mouvance sociale du moment, le jardin correspond alors du "prêt-à-porter" facile à vendre. Avec quelques retouches, le plus souvent inconscientes, le propriétaire en fera du "sur mesure". De nombreux jardins de particuliers sont à ce stade. La grande lisibilité du paysage végétal symbolique et les échecs décourageants rencontrés aux stades suivants sont les raisons principales de leur succès. Ces jardins existent essentiellement dans l'univers mental de leurs propriétaires. Rester assis ou passer du temps à entretenir un tel jardin est décevant car le réel y est peu détaillé, trop prévisible et que le moindre petit accident sur une plante a un effet énorme sur l'ensemble symbolique. Les enfants ne peuvent donc pas jouer dans ces jardins.

Le stade de la complexité est une quête du réalisme par l'accroissement infini des détails symboliques. Le jardinier va alors chercher une grande diversité de cultivars, tous plus incroyables les uns que les autres. La découverte de toutes les qualités des détails des plantes est alors à l'honneur. La force du symbole est perdue par sa dispersion en de nombreuses variantes. La composition générale du jardin disparaît au profit d'un regard rapproché sur des parties de plantes. À regarder les détails des feuilles et des fleurs, on finit par oublier que chaque plante est un individu. Les problèmes de survie du végétal commencent à apparaître. Le regard se reporte alors sur les détails liés à la vie de la plante comme par exemple le pH du sol, la fertilisation, le tuteurage ou le nombre d'heures d'ensoleillement. Il manque toujours un paramètre essentiel. Les plantes ne redeviennent en bonne santé qu'après de très laborieux efforts pendant lesquels on a complètement oublié que la plante est la représentation. À ce stade, il ne peut pas y avoir de jardin.
Dans un premier temps, l'absence de jardin à faire visiter est compensée par la reconnaissance du savoir-faire horticole. Mais cela ne saurait durer car le besoin de représenter le monde est fort et qu'il avait été globalement satisfait à la phase précédente.

Le retour de la volonté de mise en œuvre des qualités sensibles du jardin marquent le stade suivant du réalisme. L'aspect des plantes dans une composition générale devient alors un but majeur. La réalisation de cet objectif se heurte de plein fouet aux connaissances logiques acquises dans les phases précédentes. À la différence de l'apprentissage du dessin par les enfants, cette étape se réalise à l'âge adulte. Tous les adultes savent bien que s'ils ne sont pas capables de le faire eux-mêmes, avec de l'argent, ils peuvent le faire faire par quelqu'un d'autre. Ils ont aussi appris que le réalisme n'était pas une absolue nécessité. Un retour au stade paysage est facilement accepté.

Le stade du réalisme est rarement franchi. L'écriture symbolique du jardin est donc la plus usuelle. Ce n'est pas une raison suffisante pour faire des compositions de plantes uniquement sur ce mode ou au contraire l'ignorer dans nos propositions. Le jardin est une proposition de monde meilleur. Le réalisme permet de partager la sensibilité à l'existant, à la fois pour le trouver beau mais aussi, et c'est très important, pour mettre en place un développement durable. Le mode symbolique, utilisé seul, mène en effet à la destruction des plantes en tant qu'individu mais aussi en tant qu'espèce. L'absence de représentation des arbres courts, tordus, cassés et pourris par endroits interdit de conserver des individus qui auraient cet aspect. Plus grave encore, notre maîtrise de la sélection génétique rend possible la parfaite ressemblance de la plante réelle au signe idéalement tracé du symbole. La diversité génétique de la population végétale, nécessaire à la survie de l'espèce, devient un non-sens dans la compréhension symbolique du végétal. À l'inverse, des compositions dénuées de lecture logique sont rapidement détruites par la réécriture quotidienne de l'entretien. En effet celui-ci est actuellement fondé sur le mode symbolique des histoires et des détails. La description précise des modalités d'un entretien sensible des plantes de nos jardins est donc impérativement à inventer et faire connaître. En attendant que le langage sensible redevienne un mode d'écriture partagé par le plus grand nombre, les traductions, avertissements, indications et modes d'emplois doivent se multiplier à l'intérieur même de nos jardins pour les préserver.

B.Gadrat


Notes bibliographiques


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