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Comprendre le monde dans ses développements nouveaux qui seront les paysages de demain


© École d'architecture de paysage
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Août 1997 - B. Gadrat - Congrès 97 de l'AAPC, Edmonton

Nouvelles technologies : des outils avec obligation d'un savoir-faire

pilônes et nuages

Haute technologie en contact.
Le titre du congrès nous rappelle qu'à l'évidence, la haute technologie nous fait perdre le contact avec la réalité quotidienne pour nous emmener vers des sommets plus hauts, plus beaux.
Déifiée, vénérée ou redoutée en fonction de nos affinités personnelles et des joies et des déboires qu'elle nous a infligé, réservée à une caste, elle ne nous sert à rien dans nos activité d'architecture de paysage. Elle doit donc changer de statut.
Pour ce faire, je vous propose de regarder les nouvelles technologies comme des outils que nous utiliserons. Micro-ordinateur, système d'exploitation, traitement de texte, base de données, chiffrier (tableur), traitement et retouche d'images et de sons, échange entre les micro-ordinateurs par intra- ou inter- net, tous les outils essentiels existent déjà à des prix accessibles.

clarisworksmacintosh

Avec les interfaces graphiques des ordinateurs, popularisées par le Macintosh et maintenant par Windows, l'apprentissage initial se résume essentiellement à la manipulation d'une souris pour être capable d'utiliser n'importe quel outil informatique.
Mais l'outil n'est pas l'oeuvre. Et si n'importe qui est capable d'utiliser les outils informatiques l'oeuvre produite n'a pas de garantie de consistance.

Récupération de compétence

Avec les nouvelles technologies, nous récupérons des compétences d'autres professionnels.

machineaecrire

L'un des premiers outils disponibles a été le traitement de texte. Plus simple à apprendre que le maniement d'un crayon pour écrire proprement, il est largement adopté par tous les auteurs de textes. C'était, il n'y a pas si longtemps, une compétence spécifique des secrétaires. Mais quand on donnait un texte à frapper au secrétariat, on demandait implicitement beaucoup plus que cette frappe. On demandait aussi de classer, répertorier et ranger le document. En faisant frapper le texte par l'auteur du document, on a rapatrié sur lui les autres demandes implicites. La délégation de ces tâches est possible grâce aux réseaux mais ceux-ci sont un peu trop récents pour que nous sachions les utiliser efficacement. En conséquence, nous exécutons individuellement les tâches implicites.

JardinBotaniqueMontreal

Étant donné que le micro-ordinateur peut tout faire, on pense à tort que nous sommes nous-mêmes capables de tout faire. Puisque le système d'exploitation de l'ordinateur permet de ranger des fichiers, nous sommes capables de ranger des fichiers. C'est vrai, mais le rangement n'est pas le classement même s'il en est l'expression directe. C'est le classement qui donne le sens des éléments mis ensemble. Cet ensemble de légumes est-il un jardin biologique, un jardin botanique ou un jardin maraîcher ? Si dans une entreprise chacun fait son jardin qu'advient-il de l'entreprise ? Comment les autres membres peuvent-ils s'y retrouver ? Nous atteignons ici la limite de l'ordinateur personnel et du travail professionnel.

Perte de compétence

Les nouvelles technologies nous font perdre des compétences.

Villandry

Qui se souvient des heures passées à tracer des ronds et des barres, des lignes droites, pointillés, tirets, tangentes ou parallèles, des lettres et des mots copiés sur des pages entières. Majuscules ou minuscules, ronde ou bâton, italique, épaisseur, style, l'apprentissage est maintenant réduit au choix dans un menu déroulant. Cette réduction du temps d'exécution se fait au détriment de l'apprentissage des tracés qui permet un regard lent et répété sur les formes. C'est pourtant une des clefs essentielles de notre travail.

Apprieu

Le tracé n'est pas un élément mineur de notre art. Dans le jardin, qu'il soit "construit" ou "naturel",la forme est un élément essentiel de son caractère, de son sens. Sans forme, le jardin n'existe pas. Mais toutes les formes ne donnent pas un jardin. Le maintien de la forme du jardin est essentiellement fourni par l'entretien du végétal. Les nouvelles technologies permettent des tracés impeccables mais ne garantissent en rien le caractère et le sens de la forme produite.

Lassus

Celle-ci est dépendante de l'assemblage général, du contexte de l'élément, de son entretien.

Maîtrise accrue de compétence

Les nouvelles technologies nous obligent à accroître nos compétences.

Nous avons vu que la micro-informatique redistribuait les tâches directes et implicites sur les auteurs de documents. Le partage des tâches est rendu difficile par l'ordinateur personnel. La pratique des réseaux est encore trop jeune pour être simple et efficace. Le partage des tâches n'est donc pas facile. La récupération des compétences oblige en conséquence à maîtriser l'ensemble de notre chaîne de production. Les outils technologiques sont disponibles mais le savoir-faire ne dépend pas d'eux. Le plus simple des traitements de texte ne nous dispense pas de savoir composer notre texte, pas plus qu'un logiciel de dessin ne nous dispense de connaître les règles des langages graphiques.
Avec les nouvelles technologies, la manipulation des outils est simple et surtout, la correction est aisée. Un long entraînement à l'outil n'est plus nécessaire.Il reste, et cela éclate avec la simplicité de maîtrise de l'outil, à surmonter la maîtrise du langage utilisé et la maîtrise de l'effet sensible et/ou de sens.

GeneralifepatiohautsimulationphotorealisteValmorelValmorelfricheValmorelprojet

La simulation n'est pas récente en architecture de paysage. Les nouvelles technologies nous apportent pour la simulation photo-réaliste une aide incomparable. Si le dessin nous autorisait quelques libertés avec un code pictural souple, la perspective réaliste par retouche photographique n'a pas cette liberté, toutes les règles de la perspective doivent être parfaitement maîtrisées, y compris celles très subtiles des couleurs. Dans la perfection de l'image photographique les toutes petites erreurs sont très visibles. La maîtrise de l'outil informatique de retouche d'image est très simple par rapport à l'huile ou l'aquarelle. La maîtrise des règles de la perspective est nécessairement accrue par le photo-réalisme. Par simulation, nous pouvons facilement vérifier si nous avons produit un effet sensible ou un effet de sens et ceci complètement indépendamment des règles du paysage mais en suivant scrupuleusement celles de la perspective.

Redéfinir avec précision les compétences actuelles

Les nouvelles technologies nous obligent à redéfinir précisément nos compétences.

Viola

Viola x wittrokiana, la pensée des jardins est disponible dans presque toutes les couleurs. Elle est le résultat de nombreuses hybridations notamment de V.tricolor et V. lutea. Plante très polymorphe de part ses origines, annuelle ou bisannuelle, elle mesure de 15 à 20 cm. en fleurs. Je vous épargne la description complète, vous la trouverez dans votre dictionnaire des végétaux et ce d'autant plus volontier que la plante n'est pas le jardin. Connaître une plante et savoir la faire pousser c'est intéressant et très souvent utile mais cela ne nous dispense pas de connaître les règles des jardins et nous dispense encore moins de produire dans nos aménagements des effets sensibles et du sens.

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Est-ce un parterre ou un massif ? Le parterre, indispensable aux jardins renaissants et classiques, est situé au sortir de la demeure et suit des règles proches de celles de la tapisserie. Le massif de fleur est organisé pour produire une masse indifférenciée avec les nombreuses plantes. Le nombre d'espèces ou de cultivars utilisé est très variable.Les plantes sont distancées de 1 à 1,414 fois leur rayon adulte pour couvrir l'ensemble de la surface, soit une quinzaine de centimètres pour les pensées. Le massif offrant une surface visuelle unifiée, il est prévu suffisamment vaste pour que ses bords sortent du champ visuel, que l'oeil soit attiré et perdu dans la masse. Le bord du massif est le lieu du contraste visuel principal dans cet élément du jardin. Le remplissage du massif par une plantation carrée ou quinconce produit un bord dentelé. On effectuera en conséquence un alignement, simple ou double, de plantes sur le bord du massif pour en affirmer la forme.
Les règles du jardin garantissent que l'aménagement sera reconnu comme jardin mais ne garantissent pas qu'il fera son effet..
Nous avons donc ici un contraste lumineux sur les jaunes pour un effet immédiat et un contraste secondaire de teinte dans le fond plus sombre pour un effet prolongé.

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Une pensée violette (transposée en rouge dans le dessin) perdue dans une pelouse feutrée vert-jaune (transposée en bleu dans le dessin) avec quelques pissenlits. Les nuages créent autant de variation lumineuse que les fleurs sur la pelouse. Les contrastes visuels sont dispersés ce qui favorise le contraste de sens entre la pensée des jardins et la pelouse. La pensée, fleur cultivée avec soin pour les massifs et les potées donne de la couleur au printemps et à l'automne. Ici, chétive et peu florifère, elle est sortie de son rôle habituel. Elle ne peut pas jouer un effet de couleur. La pelouse est sensée être verte et dense. Le jaune du feutrage dénote un entretien faible du gazon. Cette compréhension de la négligence dans l'entretien du jardin est renforcée par la présence de quelques pissenlits (Taraxacum officinale L., syn. T. dens-leonis Desf., Leontodon taraxacum L.). Cette plante est symbolique d'un mauvais entretien de la pelouse.
Première lecture: la pensée est une mauvaise herbe, les meilleurs peuvent s'égarer. Quelle sera votre action ? la tondeuse ou la transplantation.

En fait, l'exemple de la pensée (Viola x wittrokiana) nous révèle aussi l'éloignement qui existe avec les nouvelles technologies. Dans un cas nous fabriquons un jardin et dans l'autre nous fabriquons des informations sur les jardins. Les démarches sont similaires mais, même si l'objectif d'effet sensible et de sens est voulu identique, les règles qui s'appliquent au jardin ne sont pas celles qui régissent les textes et les images. À part dans la réalité virtuelle, l'image n'est pas la réalité. La liaison entre le jardin et l'information retrouve son intérêt en architecture de paysage lorsqu'on travaille l'information pour qu'elle rende possible le jardin. C'est tout un nouveau mode de conception qui s'ouvre à nous grâce aux nouvelles technologies.

Invention de nouvelles compétences

Avec les traitements de l'information nous devons inventer de nouvelles compétences.

Réalité, information et traitement de l'information. Traditionnellement en inventant des jardins nous organisions une réalité (plantes, allées, bancs, ...) pour lui donner du sens et qu'elle fasse effet sur nos sens. De fait, nous informions la réalité pour que l'aménagement puisse donner ces informations aux visiteurs. Les nouvelles technologies sont essentiellement liées au traitement de l'information. Ce changement du sujet de l'intervention (du lieu réel à l'information sur ce lieu) ne doit pas nous faire quitter la réalité, mais nous force à acquérir une compétence d'action indirecte sur le lieu. Quelle est la bonne information, quel traitement lui sera appliqué et quelles conséquences cela entraînera sur le changement de réalité. C'est tout le défi de maîtrise de la forme de l'aménagement par une action indirecte.

En voici quelques exemples.

cartocomptainfovisu

Nous menons actuellement une recherche sur la caractérisation visuelle d'anciens paysages ruraux par géomatique. La réalité ancienne a disparu. Il en reste des traces essentiellement sous forme d'informations comptables rattachées à des propriétaires. Quelques gravures très ponctuelles nous donnent des informations visuelles sur le paysage. Les nouvelles technologies, spécifiquement dédiées au traitement des informations, vont nous permettre de définir et de valider les règles de correspondance entre ces informations de nature différente afin de les appliquer à l'ensemble du territoire.

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L'analyse des contrastes visuels à hauteur d'oeil permet de localiser les contrastes principaux et les contrastes secondaires. Elle s'applique aussi bien à l'analyse de l'existant qu'à l'analyse du projet. Ici c'est un projet d'entretien des prairies au centre. L'entretien net des bords de ces prairies crée un contraste de vigueur moyenne qui ne gêne pas le contraste principal sur l'horizon rocheux tout en rendant plus visible la forme sylvo-pastorale du fond de la cuvette.

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La cartographie des forts impacts visuels permet de localiser les éléments forts, agréables et désagréables du paysage, mais aussi de situer les zones homogènes très sensibles à tout aménagement. Les forts impacts visuels désagréables pourront être traités en priorité dans les actions d'amélioration. Les zones sensibles pourront faire l'objet de mesures de protection particulières. Dans un système d'information géographique, les zones sensibles croisées aux zones de visibilité permettront d'obtenir des cartes de degré d'alerte paysagère pour les gestionnaires. Sensibilité paysagère qui pourra être croisée avec une sensibilité écologique, une sensibilité économique ou tout autre élément thématique. Mais il s'agit bien ici de parler de cartes de sensibilité du paysage et non pas de ce qu'est ou n'est pas le paysage. Pour le gestionnaire du territoire savoir que le paysage est pittoresque ou sublime n'a pas d'incidence sur ses actions. Mais si le paysage est sensible, il sait qu'il devra faire appel à un spécialiste du paysage qui lui saura s'il est sublime ou pittoresque et les actions possibles dans ce contexte.

ble

Aux informations qui sont utiles pour nous, architectes paysagistes, nous devons superposer la production d'informations qui permettent à d'autres professionnels de prendre en compte le paysage dans leurs propres champs de compétence.

 

 


Bibliographie

* textes disponibles à partir du site web (dont cette conférence): http://www.designvegetal.com/gadrat/recherche/rechdoc.html

Les textes et les images de la conférence

Pour comprendre l'évolution des paysages, il faut explorer le réel et l'imaginaire

Bruno Gadrat Design Végétal: Maîtrise d'œuvre des jardins et des paysages

Bruno Gadrat

Orig: 1997/01 Rev: 2009/01/04

gadrat/recherche/97edmonton/conf.html

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